Le match d’une vie

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Par l’intermédiaire de sa passion, un enfant nous dévoile les blessures occasionnées par le divorce de ses parents avec une sensibilité vertigineuse.

Ce soir est un grand soir ; la parfaite occasion de réunir tout le monde devant la télévision pour regarder le match en mangeant sur le pouce. S’il s’agit pour vous d’une distraction, Nicolas la voit comme une affaire très sérieuse, voire une question de vie ou de mort.

Chaque membre de l’équipe fait partie de sa famille, sa chambre est couverte de posters à son effigie et elle est présente dans la majorité de ses conversations. En bref, le football est tout pour lui.

« Cette euphorie intérieure ne m’a pas quitté les jours suivants, au point que les gens furent choqués que je ne sois pas davantage attristé par le départ de maman. Même papa m’en fit le reproche. Comme si essuyer mes larmes d’enfant lui manquait pour retrouver sa contenance d’adulte. Il n’a pas compris que j’avais simplement fait comme lui. J’avais remplacé maman. »

Cet enthousiasme démesuré cache un traumatisme si douloureux qu’il nous en parle avec modération. Le mal est à ce point insupportable qu’il le panse d’une anecdote footballistique, qu’il célèbre une victoire au lieu de dire au revoir à celle qui s’en va, qu’il se concentre sur la partie plutôt que de demander pourquoi.

La victoire de son équipe est un exutoire, une manière saine de devenir fou, de crier, de pleurer. Tout devient plus simple, aussi maîtrisable que les règles qui régissent le terrain.

« J’ai longtemps pensé que tous les garçons entretenaient avec leur géniteur des relations de même nature que celles qui existaient entre mon père et moi. Je me disais qu’il était normal de ne jamais poser de questions, de s’abstenir de rêver à partager une émotion commune, de se résoudre à ce qui l’indifférence réciproque soit la façon de vivre ensemble. »

Nous n’entendons que sa voix, celle d’un jeune homme lancé trop tôt dans la réalité des adultes. Les autres personnages restent comme interdits face sa détresse, des étrangers qu’il appelle encore papa et maman.

Si chaque minute compte sur un terrain de foot, chaque page a son importance dans ce roman. Avec finesse, Laurent Seyer parvient à faire monter la pression et à nous bouleverser. Et si, comme moi, vous ignorez l’issue de ce match pourtant célèbre, c’est encore mieux.

Titre : Les poteaux étaient carrés
Auteur : Laurent Seyer
Editeur : Finitude
Date de parution : 23 août 2018
ISBN : 9782363390974
Nombre de pages : 144
Prix : 15€

Le trésor des enfants

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Nous le voyons sur la table du petit-déjeuner depuis tout petit sans se douter de ce qui se cache derrière Banania.

Loin de s’imaginer s’engager dans le tournant le plus déterminant de sa vie, Victor embarque sur un paquebot pour l’Amérique Latine. A bord, il rencontre la sensuelle Jacuba qui tente de le mettre en garde contre les différentes menaces qui l’attendent à l’arrivée. C’est ainsi que la banale inauguration d’un Opéra se transforme en aventure périlleuse, riche et gourmande.

Jacuba pleurait parce que son idéal était écorché. Elle pleurait aussi parce qu’elle avait bien failli sacrifier un homme qu’elle haïssait aimer. Pour se sauver elle-même. Victor ignorait tout de l’explosion imminente, simplement placer au coeur d’événements dont il ne pouvait juger l’importance, et c’était très bien ainsi.

A partir des carnets de Pierre-François Lardet, Thierry Montoriol réinvente l’histoire de Banania ; depuis sa découverte chez les Aztèques qui l’utilisaient pour soulager les maux de ventre à la création de l’entreprise française que l’on connaît encore aujourd’hui.

Pleine de rebondissements, la trame romanesque nous apprend comment Victor a reconstitué la recette dès son retour en France, sa brillante stratégie commerciale pour s’imposer sur la marché après-guerre jusqu’à sa chute aussi bien professionnelle que personnelle.

[…] une jeune fille ne peut résister à l’attrait de l’arbre prodigieux, tend la main pour s’emparer du cacao quand la tête du jumeau supplicié apparaît entre les cabosses, crache dans la paume de la jeune fille et lui annonce qu’elle sera reine dans le monde des vivants. La prophétie se réalise aussitôt. Depuis, pour les Indiens, le cacaoyer est le symbole de la résurrection.

Avec Le Roi Chocolat, Thierry Montoriol pose une nouvelle pierre à l’histoire de Banania. Un roman à déguster, bien évidement.

Titre : Le roi chocolat
Auteur : Thierry Montoriol
Editeur : Gaïa
Date de parution : 22 août 2018
ISBN : 9782847208689
Nombre de pages : 432
Prix : 22€

Poète et voyou

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Avec Apo, Franck Balandier nous propose sa version de l’incarcération d’Apollinaire à la prison de la santé qui a eu lieu du 7 au 12 septembre 1911. Un bel hommage pour fêter le centenaire de sa mort.

« Par une nuit pluvieuse, deux hommes se dirigent vers le Louvre dans le but de voler la Joconde. Rien ne les arrête ; ni l’absence de leur comparse Picasso ni la destruction du plan du palais rempli de gardiens. La chance sourit aux audacieux : ils sortent avec la peinture sous le bras. »

Apollinaire était souvent venu la contempler, cette Mona Lisa, et de près. Pour lui, elle représentait l’archétype de la gourgandine qui invitait à la luxure, au stupre, à la débauche, avec son sourire d’hypocrite, sa langue en embuscade, quelque chose d’une promesse à genoux.

Ce court roman foisonnant de personnages se transforme en une véritable partie de Cluedo. On découvre chacune de leur existence, leurs fautes et comment d’une manière ou d’une autre ils sont reliés entre eux.

La carrière criminelle d’Apollinaire n’ira pas plus loin. Lui que l’on découvre ici ingénu, rêveur, sensuel est arrêté et emprisonné à la Santé. Son incarcération durera quelques jours, juste le temps de bouleverser sa vie à jamais.

« Ce ne sont que quelques lignes échouées là, au fond de cette poche des bricoles, ce presque rien d’avant la fin, quand il n’est plus temps de compter ses fautes, ni de les confesser, ce début de poème.
C’est le moment incertain où il n’est plus question de raisonner. »

Tout le talent de Franck Balandier se déploie alors. La frayeur qu’inspire les lieux, l’incompréhension face au système carcéral, le désir acharné de se trouver ailleurs. On ressent tout, on le vit. Il nous permet de découvrir l’homme derrière le poète, nous invite à le relire et à l’aimer.

Titre : Apo
Auteur : Franck Balandier
Editeur : Castor Astral
Date de parution : 16 août 2018
ISBN : 9791027801640
Nombre de pages : 184
Prix : 17€

Une question d’honneur

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Bienvenue au Paracatu, une terre aussi belle qu’impitoyable où une traque acharnée et meurtrière s’opère entre deux frères professionnels de la gâchette.

« Faire du grandiose avec du vide ! Telle fut sans doute la gageure du Créateur, lorsqu’il fit le Paracatu. Une grande vallée solitaire, refusée par le monde végétal, niée par la vie, mais disputée par la cupidité des hommes avec son sol recelant l’or, le diamant et une variété infinie de pierres précieuses. Terre ensorcelée, où les richesses s’offrent pour disparaître aussitôt qu’on veut les saisir, où les filons s’épuisent soudainement pour reparaître plus loin, où les diamants s’évanouissent un jour pour renaître ailleurs. »

Toute civilisation connaît la notion d’ordre, qu’il soit appliqué par des lois ou par des hommes. Dans L’envers de l’éperon, les plus riches (et qu’importe qu’ils soient malhonnêtes et couards) commandent aux forts pour agrandir leur territoire, accroître leur influence et régler leurs problèmes personnels. C’est un monde où chacun a sa place et se doit de la garder sans tergiverser ni hésiter. C’est ainsi que Nicontina accepte sans le savoir de tuer son propre frère. Revenir en arrière est impossible, un homme, un vrai, doit simplement accomplir son devoir.

Dès son adolescence – où il commet son premier meurtre pour venger sa sœur – une voie toute tracée se dessine devant lui. Sa violence n’a d’égal que sa loyauté, mais s’il avait lu l’avenir, peut-être se serait-il abstenu d’enseigner tout ce qu’il savait à son frère ?

A bien des égards, Joachim est sa copie conforme, notamment pour son goût prononcé pour la justice au mépris de sa propre survie. Dès le départ, il sait que ses actes auront des conséquences, qu’il sera chassé jusqu’à ce que mort s’ensuive. Mais c’est un être capable de compassion. Qu’importe la menace à venir, il ne peut se résoudre à voir quelqu’un qu’il aime mourir si celui-ci est dans l’incapacité de le tuer.

« Les étoiles brillaient dans le ciel, entraînant ses rêves au-delà des cruautés du jour. Dans le passé, peut-être, un passé transfiguré, légendaire. Car l’avenir était bien noir. »

Au beau milieu de ce duel se dresse un autre ennemi. La nature – sauvage, destructrice, éblouissante – n’est pas un animal que l’on apprivoise, aussi l’homme aurait tort de croire qu’il suffit d’apparaître en son sein pour en devenir maître. Le seul moyen de la conquérir est de l’anéantir mais les deux frères n’agissent que pour assouvir leur obsession de tuer ou de fuir, lui laissant l’occasion de leur tendre de nombreux pièges.

A moins qu’elle n’agisse sous le commandement d’un dieu malin, les effrayant et les laissant aller jusqu’à un dernier souffle avant de les relâcher dans l’espoir de leur faire comprendre que le fratricide ne peut que les conduire au pire ? Une idée ignorée pas les deux frères dans leur croyance de toute puissance et d’immortalité données par un diable qu’ils ont servi toute leur vie.

Au final, la nature s’épuise, se raréfie, s’étouffe pour laisser place à la poussière et au chaos, parfaite image de fatalité pour ces deux hommes fatigués, vaincus par la folie et sans plus aucune étincelle dans le cœur.

« Ecoute quand même ceci : nul, tu entends ? nul n’a le droit de tuer un homme. En aucun cas. Et, crois-moi, dans la balance des mérites, il arrive que le courage de manquer à l’honneur pèse plus lourd que le sacrifice le plus coûteux. Oui, il faut parfois beaucoup d’héroïsme pour accepter d’être un lâche ! »

Récit d’aventure teinté de fantastique, Michel Bernanos revient sur ses souvenirs d’adolescent où, avec sa famille, il s’était exilé au Brésil. Cette terre hostile à la chaleur torride, dans laquelle il puise son inspiration, lui offre une vie semée de risques, tant dans ses rencontres avec l’espèce animale qu’humaine. C’est d’ailleurs sans nul doute grâce à cette expérience unique que ses textes apparaissent aussi vivants et intemporels.

Titre : L’envers de l’éperon
Auteur : Michel Bernanos
Préface : Jean-François Merle
Couverture : Jean-Michel Perrin
Editeur : Arbre vengeur
Date de parution : 4 janvier 2018
ISBN : 9791091504645
Nombre de pages : 224
Prix : 17€

Tomber à pic

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Quand une pluie d’oiseaux s’abat sur sa ville natale, Victor Pouchet décide de mener l’enquête sur ce phénomène soumis à controverse depuis la nuit des temps.

Rien à la télévision, rien à la radio. Seul un article dans la presse locale relate la mésaventure survenue à Bonsecours en Seine-Maritime. Quelques instants de réflexion suffisent au narrateur avant de se mettre en route pour aller lui-même élucider ce mystère. De toute manière, c’est ça ou rester à Paris pour écrire sa thèse. Quelques recherches sur internet et le voilà embarqué sur un bateau, seul moyen de locomotion accessible pour remonter la Seine.

Il m’avait lu et fait lire beaucoup, m’avait raconté énormément d’histoires, il m’avait élevé dans un mélange de curiosité au monde extérieur et de haine de l’impureté.

Etrange que cette décision de tout abandonner au moment où il pourrait mettre fin à ses études pour entrer dans la vie active… La procrastination lui permet de se poser les bonnes questions sur l’avenir ou – mieux encore – de mettre fin aux querelles du passé. A l’arrivée réside toujours son père dont il s’est éloigné depuis plusieurs années, cet homme qui lui a transmis le goût de la lecture à travers Les Aventures de Tom Sawyer ou l’Île au trésor et sans qui il n’accomplirait pas ce voyage aujourd’hui.

Une odyssée pour le moins pittoresque puisqu’il l’accomplit à bord d’un bateau de croisière en compagnie de retraités. Heureusement, la fille du capitaine est là pour l’épargner du rythme modéré de ses nouveaux camarades.

Cette pluie d’oiseaux à Bonsecours était-elle le signe qu’il était grand temps de fuir le royaume de France, d’ouvrir la mer Rouge pour se barrer bien vite, en suivant le premier Moïse qui se présente ?

Tout au long de son expédition, le jeune universitaire répertorie dans son cahier toutes les anecdotes au sujet de ces chutes d’animaux morts, de la pluie de grenouilles survenue en Egypte pour convaincre Pharaon de laisser partir le peuple d’Israël au « Project Pigeon », une invention créée lors de la Seconde Guerre mondiale où des pigeons dressés devaient piloter des missiles (un projet bien heureusement abandonné au profit du radar).

Ce premier roman est une folie, celle d’un homme qui refuse de se laisser engloutir par une morne vie, préférant voguer de-ci de-là dans l’espoir de découvrir l’extraordinaire. Le lecteur s’oublie dans ce fil de pensées a priori sans queue ni tête mais qui au final trouvent tout son sens. Alors, Pourquoi les oiseaux meurent ? Un châtiment divin, une apocalypse, la contamination de l’air ou une mauvaise blague ? Peu importe, tant que ce drôle d’oiseau nous emmène voir d’autres horizons.

Titre : Pourquoi les oiseaux meurent ?
Auteur : Victor Pouchet
Editeur : Finitude
Date de parution : 7 septembre 2017
ISBN : 9782363390851
Nombre de pages : 192
Prix : 16,50€

Un peu de silence s’il vous plaît

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Gazoline Tango est le roman tendre d’une époque perdue composé d’une galerie de personnages dont le lecteur s’éprend pour leur drôlerie et leur caractère hors norme.

Benjamin Granger, dit Donald, naît dans un monde qui le répudie. Il est non seulement rejeté par sa mère mais également atteint d’une hyperacousie extrême qui le contraint à porter un casque antibruit de chantier en permanence sur les oreilles. Dans une cité en perdition pendant les années 1980, ce jeune homme va mener une vie particulière où toutes les épreuves seront surmontées grâce à l’aide et à l’amour d’une joyeuse bande de pieds nickelés.

« L’agitation était telle dans la fosse que future maman (prénommons-la Isabelle et n’en parlons plus) n’avait pas manqué de remarquer aussitôt ce beau jeune homme pâle, aux cheveux longs et raides, vêtu d’un costume sombre, tout droit sorti d’un dessin animé de Tim Burton (un des tout premiers), le seul à ne pas se trémousser au milieu de la foule déchaînée. Elle l’avait d’autant plus remarqué qu’il semblait n’avoir d’yeux que pour elle. »

Les erreurs de jeunesse peuvent déterminer toute une vie. Dans une salle de concert, un moment magique : un regard unique se pose sur elle, la batteuse du groupe, et pour la première fois, elle croit à l’amour. Par romantisme, elle garde l’enfant, mais quand il vient au monde, toute flamme est éteinte. Elle lui trouve en hâte un parrain et une marraine et se désolidarise de son fils.

C’est alors que chaque personnage devient un héros. Un brancardier en situation irrégulière, une grand-mère cultivant du cannabis dans son jardin, un prêtre alcoolique et drogué, un maître nageur surnommé Tarzan… tous ont un impact sur le cheminement de Donald. Leur originalité est une force et un régal pour le lecteur qui prend plaisir à les voir évoluer. Au final, l’histoire n’a que peu d’importance, on se plaît simplement à être en leur compagnie.

« Lorsque s’étant enfin endormi, son souffle devenait plus régulier et profond, il ouvrait brusquement les yeux, dérangé par l’air sorti de ses bronches, il ne pleurait pas, seulement surpris, troublé par cette vague venue de l’intérieur, la régularité de son flux et de son reflux. »

Comme nous, installés derrière notre livre, enfermés dans notre bulle, Donald est en quête de sérénité. Gêné par tous les bruits, même celui de sa propre respiration, il cherche un silence parfait qu’il trouve parfois dans la musique de Jean-Sébastien Bach ou sous l’eau. Convaincu que sa mort sera prématurée, il vit dans cette urgence qui nous atteint tous, celle de tout voir et de tout faire quand il serait bon de s’arrêter et vivre au rythme de l’écoulement d’un fleuve, par exemple.

Un livre facile ou léger – selon l’expression consacrée – peut-être, mais qui possède une écriture musicale maitrisée et agréable. On l’ouvre, on tourne les pages avec passion et on passe un excellent moment.

Titre : Gazoline Tango
Auteur : Franck Balandier
Couverture : Chloé Poizat
Editeur : Castor Astral
Date de parution : 17 août 2017
ISBN : 9791027801114
Nombre de pages : 288
Prix : 19€